What you can't say



This is a kind of french translation of the text "What you can't say", by Paul Graham.
The original text (january 2004) is available here.




As-tu déjà regardé une ancienne photo de toi en étant embarrassé de l'aspect que tu avais à l'époque ? On s'habillait vraiment comme ça ? Hé oui. Et on n'avait pas idée à quel point on avait l'air ridicule. C'est la nature de la mode d'être invisible, de la même manière que la rotation de la Terre est invisible à tous ceux d'entre nous y vivant.

Ce qui me fait peur est qu'il y a aussi des modes morales. Elles sont tout aussi arbitraires, et tout aussi invisibles à la plupart des gens. Mais elles sont beaucoup plus dangereuses. La mode se trompe à propos du bon goût ; la mode morale se trompe à propos du Bien. Si tu t'habilles bizarrement on va se moquer de toi. Si tu violes la mode morale, tu pourras être licencié, emprisonné ou même tué.

Si tu pouvais remonter le temps, une chose serait vraie quelle que soit la destination : tu devrais faire attention à tes paroles. Des opinions que nous considérons aujourd'hui inoffensives auraient pu te valoir de graves problèmes. J'ai déjà dit au moins une chose qui m'aurait créé des problèmes dans presque toute l'Europe du XVIIe siècle, et en a causé à Galilée quand il l'a dite --que la Terre tourne.

Les nerds se créent toujours des problèmes, ils disent des choses inconvenantes pour la même raison qu'ils s'habillent bizarrement et ont de bonnes idées : la convention a moins d'emprise sur eux.

Cela semble une constante à travers l'Histoire : au cours de chaque ère, les gens croyaient des choses complètement ridicules ; ils y croyaient tellement que n'importe qui aurait encouru de graves risques en les contredisant.

Est-ce si différent aujourd'hui ? Pour quiconque ayant lu un peu d'histoire, la réponse est certainement non. Ce serait une coïncidence remarquable si notre époque était la pionnière où tout rentrait dans l'ordre.

C'est faire le travail de Tantale que de penser que nous croyons à des choses que les gens trouveront ridicules dans le futur. A quoi un voyageur du futur venant nous rendre visite devrait-il faire attention à ne pas dire ? C'est ce que je veux étudier ici. Mais je faire plus que simplement choquer tout le monde avec l'hérésie du jour. Je veux trouver des recettes générales pour découvrir ce qu'on ne peut pas dire, à n'importe quelle époque.



Le Test de Conformisme

Commençons avec un test : as-tu une opinion quelconque que tu trouverais gênante à exprimer devant un groupe ?

Si la réponse est non, tu peux peut-être faire une pause et y réfléchir. Si tout ce que à quoi tu crois est quelque chose que tu es censé croire, cela peut-il être une coïncidence ? Il est vraisemblable que non. Il est vraisemblable que tu penses simplement tout ce qu'on te dit.

L'autre alternative serait que tu as considéré chaque question de ton côté, et qu'à chaque fois tu as répondu exactement comme ce qui est aujourd'hui considéré comme acceptable. Cela a l'air peu probable, parce que tu aurais fait aussi les mêmes erreurs. Les éditeurs de cartes introduisent délibérément des légères fautes dans leurs cartes pour pouvoir détecter si quelqu'un les copie. Si une autre carte possède le même genre d'erreurs, cela fournit une preuve très convaincante.

Comme chaque ère de l'Histoire, notre carte morale contient presque certainement quelques erreurs. Et chaque personne qui fait les mêmes erreurs ne le fait probablement pas par accident. Ca serait un peu comme si quelqu'un prétendait qu'en 1972, chacun avait décidé indépendamment que les jeans à pattes d'ef étaient vraiment une bonne idée.

Si tu crois tout ce que tu es censé croire aujourd'hui, comment être sûr que tu n'aurais pas cru également tout ce que tu étais censé croire si tu avais grandi parmi les propriétaires de plantations pendant la guerre cvile, ou en Allemagne pendant les années 30 --ou chez les Mongols en 1200 ? En fait, tu y aurais probablement cru.

A l'époque des termes comme "bien pensant", l'idée semblait être qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas chez toi si tu pensais à des choses que tu n'osais pas dire tout haut. Ca a l'air d'un non-sens. Presque à coup sûr, il y a quelque chose qui ne va pas chez toi si tu ne penses pas à des choses que tu n'oses pas dire tout haut.



Les Ennuis

Que ne peut-on pas dire ? Une façon de trouver ces idées est simplement de regarder ce que les gens disent et qui leur cause des problèmes.

Bien entendu nous ne cherchons pas uniquement les choses que nous ne pouvons pas dire. Nous cherchons les choses que nous ne pouvons pas dire et qui sont vraies, ou du moins ayant suffisamment de chances d'êtres vraies pour que la question demeure ouverte. Beaucoup de choses pour lesquelles les gens ont des ennuis relèvent probablement plus du deuxième cas. Personne n'a de problèmes pour avoir dit que 2 + 2 = 5, ou que les habitants de Pittsburg font 3 mètres de haut. Des affirmations si évidemment fausses peuvent être interprêtées comme des blagues, ou au pire comme un signe de folie, mais elles ne vont énerver personne. Les affirmations susceptibles d'énerver les gens sont celles dont ils ont peur qu'elles pourraient être crues. Je soupçonne que celles qui les rendent les plus fous sont celles dont ils ont peur qu'elles pourraient être vraies.

Si Galilée avait dit que les gens de Padoue faisaient 3 mètres de haut, il aurait été vu comme un inoffensif excentrique. Dire que la Terre était en orbite autour du soleil était autre chose. L'Eglise savait que cela conduirait les gens à réfléchir.

Quand nous regardons dans le passé, cette loi empirique marche certainement bien. Beaucoup d'affirmations qui ont autrefois causé des problèmes semblent inoffensives maintenant. Il est vraisemblable que des visiteurs du futur seraient d'accord avec au moins quelques-unes des affirmations qui posent problème à leurs auteurs aujourd'hui. N'avons-nous pas de Galilée ? Il ne semble pas.

Pour les trouver, garde la trace des opinions qui mettent les gens dans une mauvaise situaton et demande-toi : cela peut-il être vrai ? OK, c'est peut-être hérétique (ou n'importe quel équivalent moderne), mais cela ne peut-il pas aussi être vrai ?



L'Hérésie

Cela ne va pas pour autant nous donner toutes les réponses. Que peut-on dire si personne n'a encore eu d'ennuis pour une idée bien particulière ? Et si une idée était tellement susceptible de controverse que personne n'osait l'exprimer en public ? Comment pouvons-nous retrouver également cela ?

Une autre approche est de suivre ce mot, hérésie. Dans chaque période de l'Histoire, il semble qu'il y ait eu des étiquettes qui constituaient de véritables appels à l'exécution avant que qui que ce soit n'ait eu le temps de poser la moindre question. "Blasphème", "sacrilège", "hérésie", étaient de telles étiquettes dans une grande part de l'histoire de l'Occident, et plus récemment "indécent", "impropre", et "anti-américain" l'ont été. Maintenant ces étiquettes ont perdu leur tranchant. Elles sont encore utilisées, mais ironiquement. Néanmoins en leur temps elles avaient une véritable force.

Le mot "défaitiste", par exemple, n'a pas de connotation particulière actuellement. Mais en 1917 en Allemagne il fut utilisé comme arme par Ludendorff dans une purge de tous ceux qui militaient pour une paix négociée. Au début de la 2nde guerre mondiale il fut largement utilisé par Churchill et ses supporters pour réduire au silence ses opposants. En 1940, tout argument contre la politique agressive de Churchill était "défaitiste". Cela était-il Bien ou Mal ? Idéalement, personne n'est allé assez loin pour le demander.

Nous avons de telles étiquettes aujourd'hui, bien sûr, elles sont nombreuses, du passe-partout "inapproprié" au redoutable "séparatiste". En chaque période, il devrait être facile de déterminer quelles sont ces étiquettes, en regardant simplement les idées avec lesquelles les gens sont en désaccord sans pour autant qu'elles soient fausses. Quand un politicien dit que son adversaire fait erreur, c'est une critique directe, mais quand il dénonce une argumentation comme "séparatiste" ou "raciste", nous devons commencer à nous méfier.

Donc, un autre moyen d'identifier les tabous actuels qui feront rire les générations futures est de partir des étiquettes. Prenons-en une, par exemple "sexiste", et essayons de penser à des idées que l'on peut qualifier ainsi. Et pour chacune, demandons-nous : cela pourrait-il être vrai ?

Est-ce que tu arrives à rassembler de telles idées au hasard ? Oui, parce que ce n'est pas vraiment du hasard. Les idées qui viennent les premières sont les plus plausibles. Il y aura des choses que tu auras déjà remarquées mais à propos desquelles tu ne t'étais pas laissé réfléchir.

En 1989 des chercheurs intelligents ont examiné les mouvement des yeux des radiologues lorsqu'ils recherchaient des signes de cancer du poumon sur des radiographies. Ils découvrirent que même lorsque ceux-ci rataient une région cancéreuse, leurs yeux s'attardaient un peu plus longtemps dessus. Une partie de leurs cerveaux savaient qu'il y avait quelque chose à cet endroit, simplement la percolation vers la conscience ne s'est pas effectuée complètement. Je pense que beaucoup d'intéressantes pensées hérétiques sont déjà presque entièrement formées dans notre esprit. Si nous désactivions notre auto-censure temporairement, celles-ci seraient les premières à émerger.

L'Espace et le Temps

Si nous pouvions voir dans le futur, il serait évident de voir lesquels de nos tabous feraient rire. Nous ne pouvons pas faire cela, mais nous pouvons faire presque aussi bien : nous pouvons regarder dans le passé. Une autre manière de voir ce qui ne va pas chez nous est de voir ce qui auparavant était acceptable et maintenant ne l'est plus.

Les changement entre le passé et le présent représentent parfois un progrès. Dans un domaine comme la physique, si nous sommes en désaccord avec la génération passée c'est parce que nous avons raison et ils ont tort. Mais cela devient rapidement moins vrai dès lors que l'on s'éloigne de la certitude des sciences. Lorsqu'on en vient aux questions sociales, beaucoup de changements ne sont en fait que des modes. L'âge du consentement fluctue comme les lignes de vêtements.

Nous imaginons peut-être que nous sommes vraiment plus intelligents et vertueux que les générations passées, mais plus tu lis d'histoire, moins cela semble vrai. Les gens dans le passé étaient comme nous. Pas des héros, pas des barbares. Quelles qu'étaient leurs idées, c'était des idées que les gens raisonnables pouvaient croire.

Voici donc une autre source d'hérésies intéressantes. Fais la différence entre les idées actuelles et celles des différentes cultures passées, et regarde ce que tu obtiens. Certaines seront choquantes du point de vue des standards actuels. OK, d'accord, mais lesquelles pourraient-elles aussi être vraies ?

Inutile de regarder dans le passé pour trouver de grandes différences. Contemporainement, les différentes sociétés ont des cultures profondément variées au sujet de ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Donc tu peux tout aussi bien essayer de faire la différence entre les autres cultures et les notres. (La meilleure façon de faire ça est de les visiter).

On peut trouver des tabous contradictoires. Au sein d'une culture il peut être choquant de penser x, alors que ce n'est pas le cas dans une autre. Mais je pense que d'habitude le choc est d'un côté. Dans une culture x est OK, dans une autre c'est choquant. Mon hypothèse est que le côté choqué est le plus vraisemblablement celui dans l'erreur.

Je soupçonne que les seuls tabous qui dépassent le stade de tabous sont ceux qui sont universels, ou presque. Le meurtre par exemple. Mais n'importe quelle idée qui est considérée inoffensive dans un pourcentage significatif d'époques et d'endroits, et qui reste taboue dans les notres, constitue un bon candidat pour être une chose au sujet de laquelle nous serions dans l'erreur.

Par exemple à l'apogée du politiquement correct au début des années 90, Harvard distribua à toute la fac et au personnel une brochure disant, entre autres, qu'il était "inapproprié" de complimenter un collègue ou un étudiant sur ses vêtements. Finis les "Oh, joli t-shirt". Je pense que ce principe est rare au sein des diverses cultures mondiales, passées ou contemporaines. Il y en a probablement plus où le fait de complimenter quelqu'un sur ses vêtements est une marque de politesse. Aussi étrange qu'il soit, cet exemple est une forme douce du genre de tabous auxquels un visiteur du futur devrait faire attention s'il lui arrivait de régler sa machine à remonter le temps sur Cambridge, Massachusets, 1992.



Les bien-pensants

Bien sûr, s'ils avaient des machines à remonter le temps, ils auraient probablement un manuel séparé rien que pour Cambridge. Cet endroit a toujours été baroque, avec des gens qui mettent des points sur les i et des barres sur les t, où il est possible d'avoir sa grammaire et ses idées corrigées au cours de la même réponse. Et cela suggère un autre moyen de trouver des tabous. Regarder les bien-pensants, et examiner ce qu'il y a dans leurs têtes.

Les têtes des enfants sont des réservoirs de tous nos tabous. Cela semble nous convenir que les idées des enfants doivent être brillantes et propres. L'image que nous leur donnons du monde n'est pas simplement simplifiée pour s'adapter au développement de leur esprit, elle est carrément aseptisée pour s'adapter à notre idée de la façon dont les enfants doivent penser.

On peut voir cela à petite échelle en matière, par exemple, de gros mots. Beaucoup de mes amis commencent à avoir des enfants, et ils essayent tous de ne pas utiliser de mots comme "merde", "putain", devant eux, pour qu'ils ne se mettent pas également à en faire usage. Mais ces mots font partie de la langue, les adultes les utilisent tout le temps. Donc les parents donnent à leurs enfants une fausse vision de la langue en ne les utilisant pas. Pourquoi font-ils une chose pareille ? Parce qu'ils ne pensent pas qu'utiliser tout le spectre de la langue convienne aux enfants. Nous aimons que les enfants aient l'air innocents.

La plupart des adultes donnent délibérément une vision détournée du monde. Un des exemples les plus évidents est le Père Noël. Nous pensons qu'il est mignon pour les petits enfants de croire au Père Noël. Je pense personnellement qu'il est mignon pour les petits enfants de croire au Père Noël. Mais nous pouvons nous demander, faisons-nous cela pour eux, ou pour nous ? Je n'argumente pas pour ou contre cette idée ici. Il est probablement inévitable que les parents voudraient habiller les esprits de leurs enfants de jolies pensées puériles. Je le ferai probablement moi-même. La chose importante pour notre sujet est que, en tout état de cause, le cerveau d'un adolescent émoulu est une collection plus ou moins complète de tous nos tabous --et en parfaite condition parce qu'ils sont inaltérés par l'expérience. Quoi que nous pensions qui s'avèrera plus tard complètement ridicule, c'est certainement déjà dans sa tête.

Comment parvenons-nous à ces idées ? Par l'expérience de pensée suivante. Imagine un personnage de Conrad dans ses vieux jours, qui a été mercenaire en Afrique, docteur au Népal, et gérant d'une boîte de nuit à Miami. Les faits exacts n'ont pas d'importance --juste quelqu'un qui a vécu. Maintenant essayez de comparer ce qu'il y a dans la tête de ce type et ce qu'il y a dans la tête d'une jeune fille de 16 ans bien éduquée, d'un quartier résidentiel. Que peut-il penser qui pourrait la choquer ? Il connaît le monde ; elle connaît, ou du moins englobe, les tabous actuels. Soustrais l'un de l'autre, et le résultat est : ce que nous ne pouvons pas dire.



Le Mécanisme

On peut imaginer une ou plusieurs façons de déterminer ce que nous ne pouvons pas dire : en regardant comment les tabous se créent. Comment les modes morales apparaissent-elles, et pourquoi sont-elles adoptées ? Si nous pouvons comprendre ce mécanisme, nous pourrions être en mesure de le voir à l'oeuvre à notre propre époque.

Les modes morales n'ont pas l'air d'être créées de la même manière que les modes ordinaires. Les modes ordinaires semblent apparaître par accident quand quelqu'un imite le style bizarre d'un personne influente. La modes des chaussures larges au niveau des orteils à la fin du XVe siècle a existé parce que le roi de France Charles VIII avait six orteils à un pied. La mode pour le prénom Gary a commencé quand l'acteur Frank Cooper adopta le nom d'une petite ville de l'Indiana. Les modes morales ont plus souvent l'air d'être crées délibérément. Quand il y a quelque chose que nous ne pouvons pas dire, c'est souvent parce qu'un groupe ne le veut pas.

L'interdiction sera la plus sévère quand le groupe sera nerveux. L'ironie de la situation de Galilée est qu'il eut des problèmes en répétant les idées de Copernic. Il n'est rien arrivé à Copernic. En fait, Copernic était un adepte de l'Eglise, et avait dédié son ouvrage au Pape. Mais à l'époque de Galilée l'Eglise était sous la menace du Contre-Réformisme et était beaucoup plus inquiète des idées non orthodoxes.

Pour lancer un tabou, un groupe doit être situé à mi-chemin entre la faiblesse et le pouvoir. Un groupe fort n'a pas besoin de tabous pour le protéger. Faire des remarques dégradantes au sujet des Américains, ou des Anglais, n'est pas considéré comme impropre (ndt : encore heureux). Et cependant, un groupe doit être assez puissant pour mettre en place un tabou. Les coprophiles, actuellement, n'ont pas l'air d'être assez nombreux ou influents pour que leurs intérêts soient promulgués comme un mode de vie.

Je soupçonne que la plus grande source de tabous moraux sera faite de batailles autour du pouvoir dans lesquelles un côté aura à peine l'avantage. C'est là qu'il sera possible de trouver un groupe suffisamment puissant pour décréter des tabous et suffisamment faible pour en avoir besoin.

La plupart des luttes, quel que soit leur véritable objectif, deviennent des luttes entre des idées en compétition. La Réforme Anglaise était à la base une bataille pour la richesse et le pouvoir, mais cela finit en combat pour préserver l'âme des Anglais de l'influence de Rome. Il est plus facile de faire combattre les gens pour une idée. Et quel que soit le camp vainqueur, leurs idées seront également considérées comme victorieuses, comme si Dieu voulait signaler son accord en faisant de ce camp le vainqueur.

Nous nous plaisons souvent à penser que la 2e guerre mondiale a été le triomphe de la liberté sur le totalitarisme. Nous oublions naturellement que l'Union Soviétique faisait partie des vainqueurs.

Je ne dis pas que les luttes ne sont jamais à propos d'idées, simplement qu'elles semblent toujours être idéologiques, que ce soit le cas ou pas. De même qu'il n'y a rien de plus difficile à mettre à la mode que la dernière mode abandonnée, de même il n'y a rien de plus abject que les principes de l'ennemi le plus récemment défait. L'art de la représentation ne récupère que maintenant des approbations de Hitler et Staline.

Bien que les modes morales semblent provenir de sources différentes de celles des modes de vêtements, leurs mécanismes d'adoption sont approximativement les mêmes. Les précurseurs sont conduits par l'ambition : des gens autonomes qui veulent se distinguer du commun. Une fois la mode établie ils sont rejoints par un second groupe, bien plus grand, conduit par la peur. Ce second groupe adopte la mode non pas pour être remarqué, mais par crainte de se faire remarquer.

Donc si tu veux déterminer ce que nous ne pouvons pas dire, observe la machinerie de la mode et essaye de prédire ce qui serait indicible. Quels groupes sont puissants mais nerveux, et quelles idées voudraient-ils supprimer ? Quelles idées ont été altérées par association avec un camp vaincu lors d'un récent combat ? Si une personne autonome voulait se différencier des modes précédentes (i.e. de ses parents), lesquelles de leurs idées tendrait-elle à rejeter ? Qu'est-ce que les gens à l'esprit conventionnel ont peur de dire ?

Cette technique ne va pas nous trouver toutes les choses que nous ne pouvons pas dire. Je peux penser à certaines qui ne sont le résultat d'aucun récent combat. Beaucoup de nos tabous sont profondément enracinés dans le passé. Mais cette approche, combinée avec les quatre précédentes, va révéler un bon nombre d'idées impensables.



Pourquoi ?

On peut se demander, pourquoi quelqu'un voudrait-il faire cela ? Pourquoi délibérément aller explorer les méandres d'idées indélicates, nauséabondes ? Pourquoi aller regarder sous les rochers ?

Je fais cela, tout d'abord, pour la même raison que je regardais sous les rochers quand j'étais enfant : la pure curiosité. Et je suis spécialement curieux à propos de tout ce qui est interdit. Laissez-moi voir et décider moi-même.

Deuxièmement, je le fais parce que je n'aime pas l'idée d'être trompé. Si, comme à d'autres époques, nous pensons des choses qui plus tard sembleront ridicules, je veux savoir ce qu'elles sont, afin, au moins, d'éviter d'y croire.

Troisièmement, je fais ça parce que c'est bon pour le cerveau. Pour faire un bon travail tu as besoin d'un cerveau qui peut aller partout. Et en particulier tu as besoin d'un cerveau habitué à aller à des endroits où il n'est pas censé aller.

Les grandes oeuvres tendent à être issues d'idées que les autres n'ont pas vues, et aucune idée n'est moins vue que celles qui sont impensables. La sélection naturelle, par exemple. C'est si simple. Pourquoi personne n'y a-t-il pensé avant ? En fait, c'est trop évident pour tout le monde. Darwin lui-même prenait des pincettes au sujet des implications de sa théorie. Il voulait passer son temps à penser à la biologie, pas à disserter avec des gens qui l'accusaient d'être athée.

En sciences, particulièrement, c'est un grand avantage que d'être capable de remettre en question des assomptions. Le m.o. (ndt : modus operandi) des scientifiques, ou tout au moins des bons, est précisément cela : chercher des endroits où la sagesse conventionnelle est cassée, et ensuite isoler les débris et regarder ce qui se cache dessous. C'est de là que sortent les nouvelles théories.

Un bon scientifique, en d'autres termes, n'ignore pas purement la sagesse conventionnelle, mais fait un effort spécial pour la casser. Les scientifiques partent à a recherche de problèmes. Cela devrait être le m.o. de tout élève, mais les scientifiques semblent avoir plus de volonté à regarder sous les pierres.

Pourquoi ? Cela pourrait être que les scientifiques sont simplement plus intelligents ; la plupart des physiciens pourraient, si nécessaire, faire un doctorat de littérature française, mais peu de professeurs de littérature française pourraient faire un doctorat de physique. Cela pourrait être parce qu'il est plus facile en sciences de voir si les théories sont justes ou non, et cela rend les scientifiques plus aventureux (ou peut-être que, parce qu'il est justement plus facile de voir si les théories sont justes ou non, il faille être intelligent pour trouver un travail scientifique, et qu'il ne suffit pas d'être juste un bon politicien).

Quelle qu'en soit la raison, il semble y avoir une corrélation claire entre l'intelligence et la volonté de considérer des idées choquantes. Ce n'est pas simplement parce que les gens intelligents travaillent activement à trouver des failles à la pensée conventionnelle. Je pense que les conventions ont moins d'emprise sur eux dès le départ. On peut voir cela à la manière dont ils s'habillent.

Ce n'est pas uniquement dans le champ des sciences que l'hérésie paye. Dans n'importe quel domaine compétitif, tu peux gagner gros en voyant des choses que les autres n'osent pas voir. Et dans chaque domaine il y a probablement des hérésies que peu oseraient tenter. Au sein de l'industrie automobile américaine, il y a beaucoup d'entreprises dont les actions plongent. La cause en est tellement évidente que n'importe quel observateur exterieur pourrait l'expliquer en une seconde : elles font de mauvaises voitures. Et elles l'ont fait pendant tellement longtemps que maintenant les marques américaines sont des antimarques --quelque chose que tu achèterais par dépit. Cadillac a fini d'être la Cadillac des voitures environ en 1970. Et je soupçonne que personne n'ose le dire. Sinon ces entreprises auraient essayé de régler le problème. T'entraîner à penser l'impensable a des avantages au-delà des pensées en elles-mêmes. C'est comme faire des étirements. Quand tu fais des étirements avant de courir, tu mets ton corps dans des positions bien plus extrêmes que celles qu'il occupera pendant la course. Si tu peux penser à des choses tellement hors-cadre qu'elles feraient dresser les cheveux sur la tête des gens, tu n'auras aucun problème avec de petites sorties du cadre que les gens appeleront innovation.

Pensieri Stretti

Quand tu trouves quelque chose que tu ne peux pas dire, que peux-tu faire ? Mon conseil est : ne le dis pas. Ou alors, prépare le armes.

Supposons que dans le futur il y ait un mouvement visant à bannir la couleur jaune. Les propositions de peindre quelque chose en jaune sont dénoncées comme "jaunistes", de même que toute personne soupçonnée d'aimer la couleur. Les gens qui aiment l'orange sont tolérés mais avec suspicion. Supposons que tu réalises qu'il n'y a rien de mal avec le jaune. Si tu vas le crier sur tous les toits, tu seras aussi dénoncé comme un jauniste, et tu te retrouveras à débattre en permanence avec les anti-jaunistes. Si ton but dans la vie est de réhabiliter la couleur jaune, c'est peut-être ce que tu veux. Mais si tu es essentiellement intéressé par d'autres questions, le fait d'être étiqueté jauniste sera une distraction. Débats avec des idiots, et tu deviens idiot.

Le plus important est de pouvoir penser ce que tu veux, pas de dire ce que tu veux. Et si tu sens que tu dois dire tout ce que tu penses, cela peut t'inhiber à penser des choses indélicates. Je pense qu'il est préférable de suivre la politique opposée. Dessine une fine ligne entre tes pensées et ton discours. Dans ta tête, tout est permis. Dans ma tête je mets un point d'honneur à encourager les pensées les plus outrageuses que je peux imaginer. Mais, comme dans une société secrète, rien de ce qui arrive à l'intérieur ne doit sortir. La première règle du Fight Club est : on ne parle pas du Fight Club.

Quand Milton visita l'Italie vers 1630, Sir Henry Wootton, qui avait été ambassadeur à Venise, lui dit que sa devise devrait être "i pensieri stretti & il viso sciolto". Des pensées fermées et un air ouvert. Souris à tout le monde, et ne leur dis pas ce que tu penses. C'était un sage conseil. Milton était quelqu'un d'argumentatif, et l'Inquisition était un peu susceptible à cette époque. Mais je pense que la différence entre la situation de Milton et la notre relève seulement d'une question de degré. Chaque époque a ses hérésies, et si tu n'es pas emprisonné pour ça tu recevras assez d'ennuis pour que cela te prenne tout ton temps.

J'admets que ça semble lâche de rester silencieux comme ça. Quand je lis des articles sur le harcèlement que les Scientologues exercent sur leurs critiques, ou sur les groupes pro-israéliens qui "compilent des dossiers" sur ceux qui s'élèvent contre les violations des droits de l'Homme de la part d'Israel, ou encore sur les gens persécutés pour avoir violé le DMCA, une part de moi-même veut dire : "D'accord, c'est parti". Le problème, c'est qu'il y a tant de choses que tu ne peux pas dire... Si tu devais tout dire tu n'aurais plus le temps de faire autre chose. Tu devrais te transformer en Noam Chomsky.

Le problème avec le fait de garder ses pensées secrètes, c'est de perdre les avantages de la discussion. Parler d'une idée amène à d'autres idées. Donc la meilleure chose à faire, si c'est possible, est d'avoir quelques amis de confiance avec lesquels tu puisses parler librement. Ce n'est pas seulement une façon de développer des idées, c'est aussi une bonne règle pour choisir ses amis. Les gens à qui tu peux dire des choses hérétiques sans altercation sont également les plus intéressants à connaître.



Viso Sciolto ?

Je ne pense pas que nous ayons besoin du viso sciolto autant que de la pensieri stretti. Peut-être que la meilleure conduite à adopter est d'annoncer clairement que tu n'es pas d'accord avec les pensées actuelles, mais de ne pas être trop spécifique. Des fanatiques vont tenter d'y voir plus clair, mais tu n'es pas obligé de leur répondre. S'ils tentent de te forcer à traiter une question à leur manière en demandant "es-tu avec ou contre nous ?", tu peux toujours répondre "ni l'un ni l'autre".

Encore mieux, réponds "Je n'ai pas décidé". C'est ce qu'a fait Larry Summers quand un groupe a essayé de le mettre dans cette position. En s'expliquant, plus tard, il dit : "Je ne suis pas un indicateur de pH". Beaucoup de questions qui suscitent l'animation chez les gens sont en vérité relativement compliquées. Il n'y a pas de prix pour avoir une réponse rapide.

Si les anti-jaunistes semblent se mettre hors de portée et que tu veux contre-attaquer, il y a des façons de le faire sans se retrouver accusé de jaunisme. Comme les détachements dans une ancienne arméee, tu veux éviter de t'engager directement sur les colonnes principales des troupes ennemies. Il est toujours mieux de les miner avec des flèches, à distance.

Une manière de faire cela est d'élever le débat d'un niveau d'abstraction. Si tu t'élèves contre la censure en général, tu peux éviter d'être accusé d'une quelconque hérésie. Tu peux attaquer les étiquettes avec des méta-étiquettes : des étiquettes parlant de l'utilisation des étiquettes qui permettent d'éviter toute discussion. L'expansion du terme "politiquement correct" signifia le début de la fin du politiquement correct, parce que cela permit à n'importe qui d'attaquer complètement le phénomène sans être accusé d'aucunes des hérésies spécifiques que celui-ci était censé supprimer.

Un autre moyen de contre-attaque est la métaphore. Arthur Miller attaqua le Comité des Activités Anti-Américaines (HUAC) avec une pièce, "Le Creuset" ("The Crucible"), à propos des procès des sorcières de Salem. Il n'a jamais parlé directement du Comité et ne leur a ainsi donné aucun moyen de répliquer. Que pouvait faire le HUAC ? Défendre les procès des sorcières de Salem ? La métaphore de Miller a été tellement efficace qu'aujourd'hui encore les activités que pratiquèrent le comité sont appelées "chasse aux sorcières".

Le mieux, probablement, est l'humour. Les fanatiques, quelle que soit leur cause, manquent invariablement de sens de l'humour. Ils ne peuvent répondre à aucun type de blague. Ils sont aussi malheureux sur le terrain de l'humour qu'un chevalier en armure sur un anneau de vitesse. La pruderie victorienne, par exemple, semble avoir été défaite en étant essentiellement traitée comme une blague. Un peu comme sa réincarnation, le "politiquement correct". "Je suis content d'avoir pu écrire 'Le Creuset,'" écrivit Arthur Miller, "mais avec du recul j'ai souvent souhaité avoir eu le tempérament de faire une comédie absurde, ce qui était ce que la situation méritait".



ABQ

Un ami hollandais dit que je devrais prendre la Hollande comme exemple de société tolérante. Il est vrai qu'ils ont une longue tradition d'ouverture d'esprit. Pendant des siècles les Pays-Bas étaient l'endroit où aller pour dire des choses que l'on ne pouvait pas dire ailleurs, et cela a contribué à faire de cette région un centre d'éducation et d'industrie (qui ont été secrètement liées plus longtemps que les gens ne pourraient le croire). Descartes, bien que revendiqué par les Français, élabora la plupart de ses réflexions en Hollande.

Et quand même, je me demande. Les Hollandais semblent vivre leurs vies encadrés de lois et de règlements. Il y a là-bas tellement de choses qu'on ne peut pas faire ; n'y a-t-il vraiment rien qu'on ne puisse pas dire ?

Certainement le fait qu'ils fassent l'éloge de l'ouverture d'esprit n'est pas une garantie. Qui pense qu'ils ne sont pas ouverts ? Notre hypothétique jeune fille de quartier résidentiel pense qu'elle est ouverte d'esprit. N'a-t-elle pas été éduquée à l'être ? Demande à n'importe qui et ils diront tous la même chose : ils ont tous l'esprit ouvert, mais ils savent faire la part des choses pour les choses vraiment mauvaises. (certaines tribus éviteront "mauvaises", qui symbolise trop un jugement, et utiliseront à la place des euphémismes plus neutres, comme "négatives", ou "destructives").

Quand les gens sont mauvais en maths, ils le savent, parce qu'ils donnent des réponses fausses aux examens. Mais quand les gens sont mauvais en ouverture d'esprit ils ne le savent pas. En fait ils tendent plutôt à croire le contraire. Souviens-toi, c'est la nature même de la mode d'être invisible. Ca ne marcherait pas sinon. La mode n'a pas l'air de la mode pour quelqu'un qui s'y trouve au coeur. Ca semble simplement la bonne chose à faire. C'est uniquement en regardant avec du recul que nous voyons des oscillations dans l'idée des gens de la bonne chose à faire, et que nous pouvons les identifier comme modes.

Le temps nous donne gratuitement un tel recul. En vérité, l'arrivée d'une nouvelle mode rend les anciennes faciles à voir, parce qu'elles ont l'air tellement ridicules par contraste. D'une extrémité du balancement d'un pendule, l'autre a l'air particulièrement éloignée.

Voir la mode à ta propre époque, cependant, demande un effort de conscience. Sans le temps pour te donner du recul, tu dois le créer toi-même. Au lieu de faire partie de la masse, tiens-t'en le plus loin possible et regarde ce qu'elle fait. Et fais tout spécialement attention quand une idée est supprimée. Les filtres web pour les enfants et les employés bannissent souvent les sites contenant de la pornographie, de la violence, ou des discours haineux. Qu'est-ce qui compte comme pornographie et comme violence ? Et qu'est-ce exactement que le "discours haineux" ? Ca sonne comme une expression de 1984.

Les étiquettes comme ça sont probablement le plus grand indice externe. Si une affirmation est fausse, c'est la pire chose que tu puisse lui reprocher. Tu n'as pas besoin de dire que c'est hérétique. Et si ce n'est pas faux, ce ne devrait pas être supprimé. Donc si tu vois des affirmations attaquées comme x-istes ou y-iques, en 1630, en 2030, c'est un signe que quelque chose ne va pas. Lorsque tu entends de tels qualificatifs utilisés, demande-toi pourquoi.

Spécialement si tu t'entends les utiliser. Ce n'est pas seulements la masse que tu apprends à regarder de loin. Tu dois être capable de regarder tes propres pensées de loin. Ce n'est pas une idée radicale, d'ailleurs ; c'est la différence principale entre les enfants et les adultes. Quand un enfant s'énerve parce qu'il est fatigué, il ne sait pas ce qui se passe. Un adulte peut prendre assez de distance par rapport à la situation pour dire "laisse tomber, je suis juste fatigué". Je ne vois pas pourquoi quelqu'un ne pourrait pas, par un processus similaire, apprendre à reconnaître et atténuer les effets des modes morales.

Tu dois faire cet effort supplémentaire pour penser clairement. Mais c'est plus difficile, parce que cela demande de s'élever contre les coutumes sociales au lieu d'être avec elles. Tout le monde t'encourage à grandir jusqu'à ce que tu puisses apaiser tes propres sautes d'humeur. Peu t'encouragent à continuer jusqu'à ce que tu puisses apaiser les sautes d'humeur de la société.

Comment voir la vague, quand tu es l'eau ? Pose toujours des questions. C'est la seule défense. Que ne peux-tu pas dire ? Et pourquoi ?



Merci à Sarah Harlin, Trevor Blackwell, Jessica Livingston, Robert Morris, Eric Raymond, et Bob van der Zwaan pour avoir lu les brouillons de cet essai, et à Lisa Randall, Jackie McDonough, Ryan Stanley et Joel Rainey pour les conversations au sujet de l'hérésie. Inutile de dire qu'ils n'ont aucune part de responsabilité pour les opinions exprimées ici, et en particulier pour les opinions non exprimées ici.



text : Paul Graham, translation : Little Neo, 2004




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