Myconautisme – voyage mexicain



(juillet 2006)



Daniel sonna. La porte s'ouvrit quelques instants plus tard.
« Entre, dit Victor. Ça va être fun. » ajouta-t-il après avoir inspecté le contenu du sachet posé sur une étagère.
C'est Patricia, la grande soeur de Victor, qui lui avait donné. Patricia travaillait le matin pour une entreprise qui vendait des imprimantes, et le soir dans un centre commercial.
« Il y a pas l'air d'en avoir beaucoup, dit Daniel.
– Ça te fera un anniversaire inoubliable, t'inquiète. » répliqua Victor.
Daniel sourit. Il avait fêté ses 16 ans la veille, et n'avait pas encore ouvert tous les cadeaux qu'il avait reçus à cette occasion.
« Je fais chauffer de l'eau, dit-il en remplissant la bouilloire.
– Vas-y, répondit Victor, affairé avec le lecteur CD.
– Tu sais, reprit Daniel, hier c'était sympa de ta part de m'avoir laissé avec Aurore.
– Tu rigoles, dit Victor. Cette fille est née pour te faire perdre tes sens. Je l'ai vu du premier coup d'oeil. Et comme c'est fini avec Mélanie...
– C'est incroyable, soupira Daniel. Son père est ambassadeur du Sénégal, mais elle a un détachement complet par rapport à ses responsabilités.
– Elle est quand même porte-parole de la commission chargée de l'éducation des orphelins, dit Victor. Alors qu'elle est comme nous encore au lycée !
– Elle a un regard tellement attachant. Je n'entendais presque pas ce qu'elle disait quand elle me parlait. »

Victor versa l'eau bouillante dans une théière dans laquelle il fit infuser un sachet de thé au jasmin. Il rajouta ce que Patricia avait donné à son frère, des petits champignons de couleur vaguement beige.
« À mon avis, vous êtes faits l'un pour l'autre. Sinon ça se passe bien au bahut ?
– Ecoute j'ai plein de contrôles, plus inutiles les uns que les autres, genre ça va me servir plus tard quand j'aurai un boulot.
– Ho, tu crois quoi, qu'on va t'enseigner la spiritualité ? Non, à 16 ans, l'important c'est de connaître par coeur la table de Mendeleïev.
– En tout cas dès que je trouve un job, je me barre. Ça doit être bon là, non ? »
Victor versa le thé dans deux tasses, qu'ils burent lentement. Puis ils se partagèrent les champignons ayant servi à l'infusion. Daniel remarqua que ceux-ci avaient un goût assez neutre, se rapprochant vaguement de ceux des champignons de Paris.
« On a un peu plus d'une demi-heure, dit Victor. On passe chez Tom faire un PES ?
– Il est avec Nadia, je crois. Mieux vaudrait pas trop le déranger.
– Bon... Pause ! »
Daniel acquiesca et s'allongea sur un futon. La journée avait été fatiguante, il s'endormit rapidement. Une demi-heure plus tard il fut réveillé par un bruit de tam-tam, quand il ouvrit les yeux il vit Victor jouant du djembé.
« Tu fais quoi, Victor ?
– J'éveille mon esprit animiste.
– Tu peux pas faire ça en piquant une poupée vaudou ? Là ça doit aussi éveiller tout le quartier.
– Tu crois ? J'espère que le voisinage manifestera une certaine sensibilité aux appels des âmes égarées.
– T'abuses, Victor. Les gens ont pas que ça à faire de... »

Daniel marqua une pause. Il sentait une chaleur inconnue lui envahir le corps. Sa vue se brouilla.
« Tiens je crois que... » commença-t-il. Il ne finit pas sa phrase. Le sourire de Victor lui disait qu'il avait parfaitement compris.
Que se passait-il ? Les murs s'allongeaient, Victor lui semblait si loin à présent. Il dit quelque chose, mais sa voix résonnait, et oscillait en fréquence. Il imaginait des Mexicains avec des grands sombreros baignant dans un univers psychédélique, il voyait les personnages de Grim Fandango rire, ceux-ci disaient "Bienvenue dans les hautes sphères de l'esprit, Daniel. Tu n'es pas le premier à venir nous voir, et tu vas voir, ici on s'amuse bien !".
« À tout à l'heure, dit Victor.
– T'inquiète. » répondit Daniel.
Victor prit une télécommande, et alluma la mini-chaine. Une mélodie commença à résonner dans la pièce. Victor s'allongea sur le canapé et ferma les yeux.

Daniel regardait attentivement un mur. Celui-ci, d'ordinaire si uniformément blanc, était décoré de multiples arabesques.
Il ferma les yeux. Un afflux de formes colorées surgit ; peu à peu celles-ci laissèrent place à de vastes plaines verdoyantes, parsemées de grandes fleurs et de champignons géants. Il aperçut un arbre dont les feuilles formaient des motifs complexes, qu'il n'arrivait pas à identifier. L'arbre se noya rapidement dans un océan de couleurs duquel jaillit un immense château, entouré d'un lac peuplé de nénuphars, de hauts roseaux, et de lotus.
Daniel ouvrit les yeux, encore envoûté par ce déferlement de nappes visuelles. Il entendait la musique que Victor avait mise peu auparavant.

Overhead the albatross
Hangs motionless upon the air
And deep beneath the rolling waves
In labyrinths of coral caves

Echoes, de Pink Floyd. Les sonorités n'avaient jamais paru si divines, il ressentait intensément chaque accord, en harmonie avec les visualisations en relief qu'il avait devant lui. La mélodie était doublée d'échos lointains, comme si elle provenait d'une autre galaxie. Il regarda Victor, qui remuait lentement la tête. Chaque objet qu'il contemplait était enveloppé par une sorte de halo. Daniel se sentait trop faible pour se lever. Retournons dans les paysages luxuriants, se dit-il en fermant les paupières. Il se retrouva à nouveau dans une jungle chromatique qui défilait à vive allure. Peu à peu des plateformes apparurent, puis une longue route constituée de nuages. L'impression de planer atteignait son apogée. Une vague d'euphorie submergea alors Daniel, qui sentit les larmes couler sur ses joues. Les voies des communications célestes résident en permanence dans mon cerveau, pensa-t-il. Il se reprocha de ne pas avoir deviné ça plus tôt.
« J'ai déjà vécu un tel moment. » se dit-il. Mais quand ? Il essaya de puiser dans ses souvenirs, ses rares voyages. Mais il avait oublié.

Il s'écoula encore un long moment durant lequel Daniel fut bercé par les ondes veloutées qui le transportaient dans un monde de volupté et d'empathie. Lorsqu'il se réveilla, le lecteur CD jouait Purple Haze ; plus d'une heure et demie s'étaient écoulées. Victor était assis, le regard vide. La lumière était devenue blafarde, la musique était passée en arrière plan, pour faire place à un vrombissement permanent. Ce sifflement parasitait Daniel, plongé dans un flou d'idées contradictoires. L'atmosphère nébuleuse le mettait mal à l'aise, ses propres gestes le rendaient perplexe.

L'adolescent se tourna vers le mur. Il n'arrivait pas à détacher son attention du bourdonnement ambiant. La lenteur avec laquelle tournaient les aiguilles de l'horloge l'emplit d'une intense incompréhension. Il imagina un instant qu'il ne pourrait jamais reprendre une vie normale, mais cette perspective disparut rapidement. La scintillation des sources de lumière le rendait anxieux. Victor tendit une bouteille d'eau, Daniel la saisit et en but la moitié.

Peu à peu émergèrent des souvenirs que Daniel croyait définitivement oubliés. Il revit des personnes qu'il avait croisées au cours de son enfance. Ainsi tout mon passé est stocké dans mon subconscient, pensa-t-il. Ou bien est-il enregistré ailleurs ? Daniel se leva et alla se regarder dans un miroir. Il aperçut son visage, très pâle et légèrement creusé. Ses pupilles étaient dilatées et son regard lui paraissait vitreux. Ses bras décharnés. Il se retourna. Autour de lui, tout était immobile.

Tous ces gens qui se prennent au sérieux... Mais le monde n'est pas sérieux ! Non attends, le monde est sérieux, c'est moi qui suis sous cet effet hallucinogène, songea Daniel. En ce moment des gens naissent, des gens meurent, des gens vont travailler, d'autres font du sport... Et nous on est là à comater... Qu'est-ce que ça veut dire ?
« Viens on va faire un tour. » proposa Victor.

Ils descendirent péniblement les escaliers menant à la rue. Dehors il faisait nuit, et la lune se reflétait sur le macadam.



Little Neo, 2006

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